Il faut réimaginer le discours sur l’immigration dans les Amériques. C’était le message des trois conférencières invitées lors de la dernière séance plénière du 24e Congrès Metropolis Canada, qui s’est tenu à Vancouver du 24 au 26 mars dernier.

Intitulée «De Metropolis Amérique du Nord à Metropolis Amériques: Une conversation des “Amériques” sur la migration», la séance a été l’occasion pour les trois experts de mettre en lumière les questions liées à la migration dans les Amériques en tant que région.

Selon Katharine Donato, Professeure de migrations internationales et directrice du Institute for the Study of International Migration (ISIM) à Washington, DC, États-Unis, la migration dans les Amériques, c’est-à-dire le long du continent, du nord au sud et vice versa, est un phénomène qui date des siècles.

Système très ancien, la migration dans les Amériques a été une forme d’adaptation pour des populations de beaucoup de pays pendant des siècles. Or, aujourd’hui, il existe un système de « dissuasion » pour limiter le mouvement de migrants dans les Amériques.

Un exemple de ce système de dissuasion sont les politiques d’immigration envers les migrants mexicains et d’autres pays d’Amérique centrale et du sud qui visent à diminuer le mouvement de ces migrants vers le États-Unis.

« Comment imaginer un autre système? » se demande Mme Donato. Il faudrait d’abord élaborer des politiques d’immigration qui ne soient pas basées sur ce système de « dissuasion ».

Ensuite, il faudrait imaginer un système régional de migrations qui comprenne tout le long du continent et qui ne soit pas basé sur les politiques d’immigration des pays individuels.

D’après Mme Donato, une approche régionale « permettrait une meilleure prévisibilité à long terme » et comprendrait « le développement d’une stratégie de stabilisation économique à travers les Amériques, le soutien des efforts des pays pour offrir des voies légales d’immigration, et des réponses proactives qui reconnaissent les causes actuelles de la migration et celles à venir ».

À titre d’exemple : la régularisation par la Colombie du statut  de près de 2 millions de réfugiés vénézuéliens. Cette régularisation a permis aux enfants d’aller à l’école, aux moins jeunes de trouver de l’emploi, et de « s’émanciper ». Un groupe de travail régional aurait pu soutenir la Colombie dans cet effort, soutient la conférencière.

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Selon les conférencières, une approche régionale est nécessaires pour adresser les mouvements migratoires dans les Amériques. (Crédit : Andreina Romero)

Un regard sur les données

Si le discours dominant sur l’immigration dans les Amériques met l’accent sur le mouvement des migrants du sud vers le nord, les données montrent que les Amériques ont été, tout au long de leur histoire, une région d’accueil pour d’autres migrants et réfugiés.

Tel que l’explique Silvia Elena Giorguli Saucedo, Présidente du Colegio de México (COLMEX), le long du 20è siècle, il y a eu un très haut niveau d’immigration dans plusieurs pays d’Amérique du Sud.

Selon les données présentées par Mme Saucedo, « entre 1870 et 1930, environ 13 millions d’immigrants arrivent en Amérique latine, principalement d’Europe, du Moyen-Orient et de certains pays asiatiques ». De plus, « en 1914, 30 % de la population argentine est constituée de migrants venus d’Europe, tandis qu’en 1908, la moitié de la population de Montevideo, la capitale de l’Uruguay, était née à l’étranger ».

La situation se transforme dans les années 1950, où l’Amérique du Sud passe d’être une région d’accueil à une région d’origine, envoyant des migrants dans le monde entier. De nos jours, « plus de 30 millions de personnes issus d’Amérique latine et des Caraïbes habitent en dehors du continent ». Les États Unis et le Canada sont les principales destinations pour ces migrants.

Parmi ces 30 millions, 11 millions sont des migrants mexicains aux Etats-Unis, « la deuxième plus grande diaspora au monde après l’Inde » a ajouté celle qui est aussi démographe et spécialiste des migrations internationales.

Cependant, au cours des vingt dernières années, « la migration intrarégionale » a augmenté de manière significative. Les causes de cette migration sont souvent l’instabilité politique et des catastrophes naturelles telles que le tremblement de terre de 2010 en Haïti.

Dans les cinq dernières années, par exemple, près de 6 millions de Vénézuéliens ont quitté leur pays. Pourtant, tel que Mme Saucedo l’a expliqué, quatre-vingt-cinq pour cent de ces réfugiés vénézuéliens sont allés dans d’autres pays d’Amérique du Sud.

Pour Mme Salcedo, même si les mouvements migratoires sont très imprévisibles « nous pouvons supposer que nous continuerons à être une région très mobile »  en raison du changement climatique et de la violence sociale dans certains pays de la région.

Réimaginer le discours 

Lors de sa présentation, María Eugenia Brizuela de Avila, ancienne ministre des Affaires étrangères du Salvador, a insisté sur le besoin d’une approche régionale pour répondre aux mouvements migratoires dans les Amériques.

« Aucun pays ne peut gérer les complexités de cette immigration » surtout avec « autant d’instabilité économique et politique » dans des pays tels que le Guatemala, le Salvador, et le Honduras.

D’après l’ancienne Ministre, dans ces pays de l’Amérique centrale, une approche qui réunit le gouvernement, la société civile et le secteur privé serait nécessaire. Or, tel que Mme Avila l’explique, « tous les acteurs régionaux doivent trouver des moyens de soutenir l’engagement actif [des organismes humanitaires à l’intérieur de ces pays] dans la lutte contre les causes de la migration ».

« Le renforcement de la répression aux frontières n’est pas une option politique durable », a-t-elle ajouté.

Mme Avila a fait appel aux États-Unis et au Canada pour qu’ils examinent la question des visas de travail afin d’en octroyer un plus grand nombre et d’assurer un chemin vers la résidence permanente, et éventuellement la citoyenneté, aux migrants de l’Amérique centrale. Cela inclurait aussi un examen approfondi de la reconnaissance de la main-d’œuvre qualifiée et des programmes qui facilitent la vérification des titres de compétences.

« Nous devons nous efforcer de changer le discours » sur les migrants d’Amérique centrale mais aussi de partout dans les Amériques, a déclaré la conférencière. Un discours penché sur les causes des mouvements migratoires, les responsabilités partagées, et une approche régionale aurait des impacts positifs sur les politiques d’immigration ainsi que sur l’opinion publique.

Née au Venezuela, Andreina Romero est journaliste pigiste pour New Canadian Media. Avant d'écrire pour New Canadian Media, Andreina était une collaboratrice bilingue du journal The Source, également...