Le corridor temporaire autorisant un maximum de 1 000 proches de Canadiens à Gaza à obtenir des permis d’étude et de travail cette année impose un plafond beaucoup plus bas que celui d’autres programmes de visas humanitaires similaires, révèlent les données gouvernementales et les avis d’experts.

Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) a mis en place 12 programmes temporaires dédiés à des crises humanitaires spécifiques à travers le monde depuis 2011. C’est ce montre une analyse des déclarations publiques de l’agence fédérale réalisée par New Canadian Media en collaboration avec la Toronto Metropolitan University.

Cinq de ces programmes comportaient des limites quant au nombre de candidats acceptés.

Le plafond de 1 000 demandeurs d’asile, membres de la famille de Canadiens à Gaza, est inférieur à celui de tous les autres programmes humanitaires comparables, explique Anna Triandafyllidou, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en excellence à la Toronto Metropolitan University.

Parmi les 12 programmes, celui concernant Gaza n’est comparable qu’avec les visas humanitaires pour le Liban (explosion de Beyrouth), Hong Kong (répression du gouvernement chinois), le Soudan (guerre civile) et la Turquie/Syrie (tremblement de terre), ajoute-t-elle.

Cela s’explique par le fait que ces programmes sont conçus pour répondre à une crise politique et sécuritaire soudaine et ciblent les membres de la famille élargie, car ils bénéficieront d’un soutien au Canada, selon la chercheure.

Aucun de ces programmes n’avait de plafonds sur le nombre de personnes acceptées, selon les données de l’agence fédérale (IRCC).

« Dans ces programmes très spécifiques, ce sont uniquement les Gazaouis qui subissent un examen de sécurité intensif en raison des craintes de liens avec le Hamas », affirme Madame Triandafyllidou.

Le corridor pour les Gazaouis a été créé en réponse à la catastrophe humanitaire, selon l’IRCC.

Les candidats au programme seront soumis à un examen de sécurité approfondi par l’Agence des services frontaliers du Canada, le Service canadien du renseignement de sécurité et le Département de l’immigration, selon Matthew Krupovich, conseiller en communication à l’IRCC.

Cette vérification inclut un nouveau formulaire exigeant des candidats de faire la liste de tous leurs numéros de téléphone, adresses courriel, comptes de médias sociaux, cicatrices ou blessures, et problèmes disciplinaires survenus au travail depuis l’âge de 16 ans.

L’IRCC a indiqué dans un courriel à New Canadian Media qu’elle était « flexible » sur le plafond de 1 000 demandeurs d’asile, mais le programme expirera le 5 janvier 2025, quel que soit le nombre de personnes acceptées.

Les Gazaouis qui sont époux, conjoints de fait, enfants, petits-enfants, frères et sœurs, parents ou grands-parents de citoyens canadiens ou de résidents permanents sont éligibles pour ce corridor.

Une fois au Canada, les Gazaouis pourront demander des permis d’étude et de travail gratuitement.

Le ministère de la Santé de Gaza, dirigé par le Hamas, déclare qu’au moins 25 700 civils ont été tués dans la riposte israélienne à l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023.

Gaza a une population d’environ 2 millions de personnes, selon Statista et le Département d’État américain.

Les Israéliens et les Palestiniens au Canada, qui sont membres de la famille immédiate de citoyens canadiens ou de résidents permanents, sont éligibles pour des permis d’étude et de travail dans le cadre d’une mesure temporaire distincte, annoncée le 21 décembre 2023.

Particularités du Corridor humanitaire

Parmi tous les programmes de visas humanitaires, celui destiné à venir en aide à la population de la Bande de Gaza affiche le deuxième plafond le plus bas en termes de demandes acceptées depuis 2011, année où débutent les données publiques les plus anciennes disponibles.

Un corridor pour les Yézidis et autres survivants de Daech en Syrie et en Irak offrait seulement 400 places pour les demandeurs d’asile, ce qui en fait, techniquement, le programme le plus restreint des 13 dernières années.

Toutefois, l’IRCC indique que le Canada avait déjà accepté 1 400 survivants de Daech, y compris des Yézidis, sur son territoire avant l’ouverture du corridor.

Le corridor yézidi fait partie d’une stratégie de règlement syrien plus large, explique Anna Triandafyllidou de la Toronto Metropolitan University, ce qui différencie ce programme de celui offert aux Gazaouis.

Avant les élections fédérales de 2015, le corridor pour les demandeurs d’asile syriens offrait initialement 1 000 places au Canada, avant d’être porté à 25 000 peu après l’arrivée au pouvoir du parti libéral de Justin Trudeau.

Madame Triandafyllidou affirme que les autres corridors depuis 2011 ne sont pas comparables à celui de Gaza, car ils représentent des entreprises plus importantes qui traitent du rôle du Canada dans le monde, plutôt que de crises spécifiques.

Les corridors pour la Colombie, le Venezuela et Haïti visaient à répondre aux responsabilités du Canada dans les Amériques, explique la chercheure, tandis que le corridor ukrainien visait à contrer la Russie.

Le corridor ukrainien est le seul grand programme d’asile sans plafond, a déclaré Triandafyllidou, et le programme afghan visait à attirer des professionnels qualifiés.

Les anciens interprètes des Forces armées canadiennes en Afghanistan, les membres de leur famille et les Afghans vulnérables parrainés privément se sont vus attribuer un plafond de 40 000 personnes par l’IRCC en 2021.

Les membres de famille de Canadiens en Afghanistan avaient un plafond de 5 000 personnes et, en mars 2023, le Canada avait accueilli 45 820 Afghans sous tous les corridors disponibles.

Le corridor pour les demandeurs d’asile afghans a dépassé son plafond de 820, ce qui donne une indication de la « flexibilité » exercée par l’IRCC dans la gestion des corridors humanitaires.

Anna Triandafyllidou explique que les corridors de visas humanitaires sont une caractéristique unique de la politique d’immigration canadienne.

« Cette politique oscille entre immigration et asile », explique-t-elle.

« Ces personnes n’arrivent pas en tant que réfugiés, mais ce sont des individus contraints de quitter leur pays. »

Hors des corridors spéciaux, le Canada a accueilli 2 533 réfugiés palestiniens depuis 2013, soit une moyenne de 253 par an.

Les Palestiniens représentaient 0,9 % de l’ensemble des réfugiés arrivés au Canada en 2023.

Questions sans réponses

Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) n’a pas souhaité répondre à nos questions sur la manière dont le plafond de 1 000 demandeurs d’asile dans le corridor de Gaza se compare aux autres programmes.

Annonces de corridors humanitaires de IRCC 2011-2023
Gaza (guerre)
Liban (explosion)
Hong Kong (répression du gouvernement chinois)
Turquie/Syrie (séisme)
Soudan (guerre)
Yézidis (guerre)
Syrie/Iraq (guerre)
Afghanistan (guerre)
Ethiopie/Ukraine (catastrophes aériennes)
Ukraine (guerre)
Trinité et Tobago (coincés au Canada, COVID-19)
Colombie, Venezuela, Haïti (prévention traite d’êtres humains)

L’agence fédérale n’a également pas répondu aux interrogations sur le plafond historiquement bas pour le corridors humanitaire temporaire, la possibilité que les Gazaouis aient déjà bénéficié d’un tel programme par le passé, et l’estimation du nombre de proches de Canadiens présents à Gaza.

Le gouvernement fédéral n’est cependant pas le seul acteur silencieux dans cette affaire.

Canadiens pour la Justice et la Paix au Moyen-Orient (CPJMO) ainsi que le Conseil Canadien pour les Réfugiés n’ont pas réagi à plusieurs sollicitations.

Le Musée canadien de l’immigration à Halifax a précisé ne pas conserver d’archives historiques sur les personnes arrivant au Canada via des corridors humanitaires temporaires.

La Société historique de l’immigration canadienne, une organisation bénévole, a indiqué ne pas pouvoir examiner les programmes humanitaires passés, faute de ressources.

New Canadian Media a réussi à identifier les 12 corridors humanitaires temporaires des 13 dernières années grâce à une collaboration de Anna Triandafyllidou de la Toronto Metropolitan University et en consultant les déclarations publiques de l’IRCC sur Internet.

 

Texte initialement publié en anglais. Traduction de Pierre Michaud.

William Koblensky Varela est un journaliste qui couvre les actualités locales, la finance et la politique. Il a travaillé pour Metroland Media, BNN Bloomberg et Carbon Pulse, entre autres.