« On nous apprend à partir, mais on ne nous apprend pas à revenir », dit souvent Margaux, 28 ans. Comme des centaines de ses compatriotes, elle s’est tournée vers les réseaux sociaux pour répondre aux questions soulevées par sa décision de rentrer en France, moins de deux ans après son arrivée à Montréal.

Chômeurs, retraités, fraîchement diplômés… On trouve autant de profils que de personnes sur les groupes où s’échangent conseils et mises en garde sur les démarches administratives à compléter avant le départ, ou encore sur les enjeux liés à une réinstallation. Il n’existe aucune statistique sur leur nombre, d’après les informations fournies par le Consulat général de France à Montréal au Média des nouveaux canadiens.

En 2022, ils étaient plus de 108 000 Français établis au Canada, selon les données du ministère des Affaires étrangères. Plus de 80 % étaient au Québec. Ce nombre est en hausse depuis le début du millénaire, témoignant de la popularité du pays de l’autre côté de l’Atlantique.
Alors, pourquoi certains prennent-ils la décision de rentrer en France ?

« Je n’arriverai jamais à m’intégrer »

Arrivé en 2018 avec un Permis Vacances-Travail (PVT) en poche, Rémi*, 32 ans, en est à sa dernière année à Trois-Rivières. Sa décision de rentrer en France est née d’une « grande déception ». « On nous vend beaucoup de paillettes sur le Québec », estime celui qui a souhaité parler sous un nom d’emprunt, car son employeur ignore encore tout du projet qu’il mijote. Mais si Rémi reconnaît à sa province d’accueil des avantages sur le plan professionnel, il décrit une « intégration […] extrêmement difficile au Québec, voire presque irréalisable ».

De la manière d’exprimer sentiments personnels et points de vue à une « certaine méconnaissance du monde », Rémi soulève des « différences culturelles » si importantes qu’elles ont fait barrage à son intégration. « Je pense qu’une forte image des cousins québécois est restée gravée en France, alors qu’ici elle est complètement inimaginable, qu’on est très loin de la culture française. »

Il affirme aussi avoir été témoin de « beaucoup de préjugés » sur les Français et les étrangers en général. « Je ne m’attendais jamais à entendre des choses pareilles sortir de la bouche des Québécois », admet Rémi, convaincu par le Québec lors d’un séjour touristique, en 2016, lors duquel il avait « trouvé les gens hyper accueillants et hyper sympas ».

Tremplin

L’expérience de Mathilde*, 26 ans, fut tout autre. Arrivée à Montréal avec un diplôme encore chaud en poche, elle décrit une installation « facile », tant sur le plan professionnel que social.

Si elle a choisi de retourner dans sa France natale, un an et demi après l’avoir quittée, c’est plutôt pour des raisons professionnelles : forte d’une expérience de travail « épanouissante » au Québec, elle veut désormais se consacrer à l’autoentrepreneuriat. Selon Mathilde, le coût de la vie « assez cher » au Québec est trop « risqué » face à ses ambitions… et aux conditions compétitives qu’offre la France.

Jean, 34 ans, perçoit lui aussi son « expatriation » comme un tremplin. Venu une première fois de 2012 à 2013, il choisit de renouveler l’expérience en septembre 2018. « Je suis reparti au Canada parce que je sentais que je ne pouvais pas avoir ma chance en France », se souvient-il. Une chance qui lui a souri : le jeune homme a désormais une carrière qui lui plaît, et possède deux appartements à Montréal.

Aujourd’hui, il estime avoir « fait le chemin suffisant pour [être] désirable en France ». Jean s’apprête donc à rentrer, mais assure qu’il fera « tout pour garder la porte ouverte vers le Canada », à commencer par poursuivre les démarches pour obtenir la citoyenneté.

Quand sonne l’heure du retour

Une fois la décision prise, les démarches administratives pour effectuer un retour en France sont nombreuses. Les candidats au retour doivent, entre autres choses, effectuer les démarches pour retrouver la sécurité sociale française, obtenir un certificat de changement de résidence, ou encore se radier des listes électorales dédiées aux Français à l’étranger. Les étapes se multiplient encore pour les retraités qui souhaitent percevoir leur pension depuis la France, ou pour les familles dont les enfants sont en âge d’être scolarisés.

Pour accompagner ses ressortissants, l’État français met à disposition le simulateur en ligne « Retour en France », qui permet d’évaluer « […] étape par étape votre situation et vous permet de connaître les démarches à entamer avant votre départ, et à votre arrivée en France », d’après les services consulaires.

Entre la régularisation administrative et la vente de sa maison, Rémi n’a encore qu’un pied dans la porte : « Comme ça nous a pris un an pour partir de France, ça prend environ un an pour repartir aussi », envisage-t-il. S’il vise une installation en Bretagne, Rémi appréhende de ne pas y trouver de travail. Une inquiétude partagée par Margaux, à laquelle vient s’ajouter la recherche d’un logement dans un marché en tension, le rachat d’une voiture, et une situation financière moins avantageuse qu’avant son départ. « Tout ça a un coût », rappelle-t-elle.
Outre l’aspect logistique, le retour vient aussi avec une charge émotionnelle, à en croire Margaux. « C’est une décision que j’ai prise de mon plein gré, mais depuis que j’ai mes billets, je fais que pleurer », admet celle qui va s’ennuyer de la « quiétude » et de la « sécurité, notamment en tant que femme », souligne-t-elle.

Son passage au Canada lui aura apporté une confiance en elle, et Margaux craint de « régresser sur tout ce qu'[elle a] appris en étant à l’étranger ». Et bien que ses proches restés en France tentent de la soutenir et de la rassurer à l’approche de son retour, la jeune femme reconnaît se sentir seule. À quelques semaines de son dernier hiver québécois, elle est lucide face aux épreuves qui l’attendent. « Il y a un gros deuil à faire de cette aventure. »

*Prénoms d’emprunt.

Adèle Surprenant est journaliste indépendante. Elle a travaillé en Amérique du Nord, au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et en Europe, et s’intéresse aux questions liées à la migration, au genre,...