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Véritable passioné·e de la langue de Molière, Moufette Monette rédige un lexique de français neutre depuis 2020. Crédit: Moufette Monette

*Estrellitas se sent aussi bien homme que femme. Originair·e de la Nation Quechua au Pérou, il se définit comme « quariwarmi » – un genre non-binaire autochtone équivalent au concept de «Two Spirit » en Amérique du Nord.

« Depuis qu’on est enfant, on est élevé dans la non binarité. Mes grands-parents étaient des personnes non-binaires et iels étaient très respecté·e·s dans notre communauté », explique-t-elle avant d’ajouter: « Dans le temps, les quariwarmi avaient un rôle important. C’était souvent des chaman·e·s qui avaient une approche très forte avec la Pachamama ou mère terre. »

Du Quechua au Français

Elevé·e à Ayacucho, au beau milieu des montagnes, Estrellitas a dû fuir sa communauté après que des compagnies minières Canadiennes et Américaines l’aient évincé de ses terres. Mal accueilli·e à Lima en raison de ses origines autochtones, elle est venu·e se réfugier ensuite au Canada. « On nous a offert de venir ici après avoir détruit nos communautés », résume-t-elle sans cacher son ironie.

Aujourd’hui installé·e à Montréal où il parle français au quotidien, Estrellitas se fait souvent mégenrer. « Je prends toujours le temps de me présenter et d’expliquer aux gens d’utiliser mes deux pronoms en alternance. Mais ils ont tendance à me dire que c’est compliqué. Ils préfèrent en utiliser juste un, alors on utilise souvent « elle » », témoigne-t-il avec frustration.

Pourtant dans sa langue traditionnelle, le quechua, Estrellitas ne rencontre pas ce problème. Le genre n’y est en effet pas spécifié. « Ma langue est non-binaire. Au lieu de dire le garçon ou la fille, on dit juste l’enfant », illustre-t-elle. Le quechua ne fait aussi pas de distinction entre « il » et « elle », utilisant seulement le pronom « pai » au singulier et « paikuna » au pluriel.

« Avec le temps, certaines régions au Pérou ont un peu modifié la langue pour la rendre binaire. Ils disent  « madame » ou « monsieur » quand ils parlent de quelqu’un », se désole Estrellitas. La colonisation a eu pour conséquence de détruire la pluralité de genre dans la communauté Quechua, résume-t-il. 

S’exiler en anglais

« Les personnes francophones non-binaires se reconnaissent de moins en moins à  travers leur langue », livre Ash Paré, un·e éducateur·rice trans non-binaire établit à Montréal. Extrêmement genré, le français n’offre en effet aucune alternative officiellement admise pour ne pas spécifier le genre d’une personne. L’anglais, au contraire, donne certaines possibilités, notamment l’utilisation des pronoms they/them, poussant ainsi certain·e·s à délaisser le français pour l’anglais. 

« Il y a beaucoup de personnes non-binaires qui quittent le Québec pour aller vivre en anglais car malheureusement c’est plus simple », s’attriste Moufette Monette, un·e comédien·ne non binaire établi·e à Kelowna en Colombie-Britannique.

Ul explique d’ailleurs avoir progressivement réalisé être non-binaire en vivant en anglais.

Selon Ash Paré, ce phénomène est signe qu’il est temps d’adapter la langue de Molière afin d’y inclure tout le monde. « Il faut arrêter avec l’idée du purisme français qui a été promu depuis le début par l’Académie Française. Le purisme étouffe et tue une langue », estime-t-iel.

Des alternatives inclusives 

Afin de respecter les identités de genre des personnes non-binaires, plusieurs organismes s’engagent à s’exprimer plus inclusivement. C’est le cas notamment de la Boussole LGBTQ+ qui propose des services aux personnes queer immigrées et réfugiées à Montréal. Mandaté·e par l’organisation, Ash Paré, a récemment offert une formation intitulée Faire la différence : Parler et écrire un français neutre et inclusif.  

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Depuis 2019, Ash Paré a offert des formations à plus de 30 organisations différentes afin de leur apprendre à s’exprimer de manière plus inclusive. Crédit: Julie Langenegger Lachance

Iel aime à commencer sa présentation par la féminisation linguistique, rappelant ainsi que le français a déjà évolué par le passé pour inclure les femmes. Vient ensuite la forme épicène – c’est-à-dire l’utilisation de mots non genrés (« le corps enseignant », «la direction »…etc.), puis l’inclusif qui englobe le fémin et le masculin dans le même mot (par exemple « certain·e »). Enfin, iel présente la dernière forme d’inclusion: le langage neutre. Celui-ci renvoie à l’invention de nouveaux mots dit neutres, tel que « autaire » pour « auteur ».

Ces mots nouveaux qui naissent comme des champignons, peuvent parfois semer la confusion. Conscient de ce problème, Moufette Monette développe depuis 2020 un lexique de français neutre d’une soixantaine de pages. Son but: créer une norme inclusive. « Je veux créer un neutre qui va être utilisé par la plupart des personnes. Je veux qu’il soit le plus populaire et le plus facile, tout en suivant l’histoire de la langue française », explique-t-ul.

Ul raconte d’ailleurs rechercher l’expertise de personnes formées en grec antique et en latin. La prochaine étape sera ensuite de proposer le lexique à la population francophone en faisant un sondage en ligne à un au niveau mondial. « J’ai envie que ça soit populaire au niveau international, autant en Afrique, qu’au Québec, où que chez les Cajuns aux États-Unis », s’enthousiasme-t-ul.

Des défis à relever 

Si des solutions existent, les implanter n’est pas toujours évident, en particulier pour les organismes s’occupant des personnes immigrées et réfugiées.

Sinda Garziz anime des groupes de soutien pour les personnes nouvelles arrivantes LGBTQ+ au Centre Communautaire de Santé du Centre Ville (CCSC) à Ottawa. Ol explique naviguer entre s’exprimer inclusivement et rester accessible. « Je ne vais pas assumer que mes client·e·s qui sont nouveaux·lles au Canada vont connaître le langage neutre », déclare-t-ol. 

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Originair·e de Tunisie, Sinda Garziz anime un groupe de soutien pour les personnes LGBTQ+ immigrées et réfugiées. Crédit: Sinda Garziz

L’introduction des pronoms lorsque l’on se présente est aussi chose nouvelle pour la communauté LGBTQ+ nouvelle arrivante, explique-t-ol. « Tout ça, c’est un apprentissage à faire. Ce n’est pas quelque chose que l’on sait [forcément], surtout lorsque l’on vient de pays où c’est assez restrictif », détaille-t-ol.

Il faut aussi prendre en considération que tout le monde n’est pas confortable de partager son identité de genre, explique l’employé·e du CCSC. L’organisation dessert en effet des personnes originaires de plus de 20 pays différents, aux cultures très diverses. De plus, une majorité sont des personnes réfugiées persécutées dans leur pays d’origine en raison de leur identité de genre.

Ol souligne que son organisation n’est malheureusement pas encore assez sensibilisée à la particularité du français en ce qui concerne l’inclusivité du langage. « On a fait toute une formation sur comment incorporer le langage neutre, mais juste en anglais. On n’a même pas touché au français, alors qu’on sert les francophones comme les anglophones », confie-t-ol. 

Selon Sindra Garziz, des ressources financières et humaines limitées expliquent cette situation. Un meilleur financement de la ville d’Ottawa leur permettrait à l’avenir de cibler la population francophone, finit-ol par conclure.

*Pseudonyme


Note de la rédaction : Nous croyons que les citations et les exemples avec des noms réels ont plus de poids, donnent de la crédibilité au reportage et augmentent la confiance du public dans New Canadian Media. Cela dit, il arrive que les journalistes aient besoin de sources confidentielles pour servir l’intérêt public.

La rédaction a choisi de respecter les identités de genre des personnes interrogées en utilisant l’inclusif, les pronoms neutres (« iel », « ol », et « ul ») et une alternance de pronoms.

Après l’obtention d’un Baccalauréat en Science Politique, Daphné commence sa carrière en journalisme dans son pays natal, la Suisse. Elle décide ensuite d’immigrer à Vancouver – territoires...